Au fil de l'hiver
Quand les voix s'élèvent
Les nuits changèrent. Un matin on parlait de moteurs venus de dehors ; le soir suivant, ce fut un gros boum, puis des tirs, à travers les murs. Ça ne ressemblait plus aux nuits d’avant. Personne ne le formulait ainsi, mais tout le monde le sentait.
La radio militaire de l’entrée se mit à sonner. Alain, l’homme de la supérette d’en face, descendit répondre. Quand il remonta, il avait le visage pâle. Il rapporta peu de mots. Les militaires menaçaient à propos d’armes qui n’avaient toujours pas été livrées — c’est tout ce qu’il dit.
Et puis il y avait l’absence. Un homme manquant depuis un mois, dont on commençait à mesurer la place qu’il prenait sans bruit. Cette absence pesait plus lourd qu’une disparition. Elle creusait.
Au sous-sol, des éclats de voix de femme traversèrent la cage d’escaliers, après que Karl et Alain y furent descendus. Quand ils remontèrent, leurs visages étaient plus fermés qu’au départ. Personne n’osa demander.
Plus haut, Karl passait ses journées sur la carte de la zone, à répondre aux questions sur ce qui se passait dehors, à se vouloir rassurant. Shane, lui, organisait du sport pour ceux qui voulaient se défouler — une discipline contre la peur, peut-être. Lucas, lui, continuait d’organiser son groupe pour aller chercher des matériaux — du métal, du bois, ce qu’on pouvait ramener. Gabriel allait mieux. Mais une feuille de papier ne le quittait plus, pliée et repliée entre ses doigts, comme un secret qui lui brûlait les mains.